Pour le paysan- philosophe Pierre
Rabhi , figure de l’écologie et de l’altermondialisme : « La COP21 ne
s’attaque pas aux sources des déséquilibre.
Entre deux
conférences, la promotion de ses derniers livres et la rédaction d’un manifeste, prélude au lancement
d’un forum citoyen, Pierre Rabhi Le
paysan-philosophe de 77 ans, chantre de l’agroécologie, ne se fait guère
d’illusion sur l’issue de la COP21 et appelle à quitter le culte de la
croissance indéfinie. L’agroécologie qu’il défend promeut, entre autres pratiques
agricoles, la pluriculture, le compostage ainsi que la recherche de
complémentarité entre espèces, et cherche à intégrer l’ensemble des
paramètres de gestion écologique de l’espace cultivé tels qu’une meilleure
utilisation de l’eau, la lutte contre l’érosion, la réintroduction des haies,
le reboisement et la biodiversité.
Depuis le 29.11.2015, les dirigeants de 195 pays se penchent
sur le futur de la planète. Qu’attendez-vous de la Conférence
de Paris sur le climat ?
Pierre Rabhi Il ne sortira rien de cette énième grand-messe. J’ai
du mal à croire que les
changements structurels nécessaires y soient actés. Il faut entrer dans une
nouvelle ère, celle de la modération : modération de la consommation et de la production. Les Etats vont-ils décider d’arrêter la
pêche industrielle et l’agriculture intensive, et ainsi cesser de piller les océans ou la
terre ? Vont-ils réfléchir à un juste
partage des ressources entre Nord et Sud ? Je n’y crois pas. Or il y a urgence,
car ce n’est pas la planète qui est en danger mais l’humanité. La Terre, elle,
en a vu d’autres. Ce que je reproche à la COP21, c’est de faire croire que ces discussions permettent de résoudre les problèmes,
alors qu’on ne s’attaque pas aux sources des déséquilibres. C’est le même
travers que celui de l’humanitaire, qui consiste à être généreux envers
des personnes que le modèle a rendus indigents.
Pourtant, mi-octobre, l’organe de l’ONU pour
l’alimentation et l’agriculture et le ministre français de l’agriculture ont
déclaré que la sécurité alimentaire devait jouer un « rôle
central » dans les discussions de la COP21…
La problématique de l’alimentation est majeure et
n’est pas, en effet, traitée comme il se doit. Au Nord, l’alimentation est de
plus en plus frelatée, la façon de la produire est destructrice
de sols et d’environnement ; au Sud, les peuples souffrent de pénurie
chronique. Il faut donc une remise en question complète de notre modèle.
Vont-ils l’aborder sous ce prisme ?
L’agroécologie est davantage présente dans les
discours et même incluse dans la loi d’avenir pour l’agriculture,
l’alimentation et la forêt, adoptée en France. Mais au lieu de vous réjouir, vous craignez,
dans votre dernier livre, qu’elle soit récupérée, dévoyée…
Cela fait des années que nous travaillons avec Terre
et Humanisme [association créée par Pierre Rabhi il y a vingt et un ans] pour diffuser l’agroécologie,
dont on parle maintenant comme étant la meilleure façon de produire.
En 1981, lors de notre expérience au Burkina Faso, nous montrions déjà que cette approche était la
solution pour des paysans qui avaient appauvri leur sol en utilisant des
engrais chimiques et opté pour la monoculture pour se plier aux lois de la
mondialisation. Grâce à l’agroécologie, ils ont pu retrouver leur autonomie
alimentaire. Alors évidemment, je me réjouis de cette reconnaissance. Mais,
dans le même temps, quand je vois des multinationales, des groupes agroalimentaires
se référer à
l’agroécologie, oui je m’interroge. L’agroécologie, ne se résume pas à des
techniques, mais répond à une éthique de vie qui consiste à préserver la terre en tant
que patrimoine. Un parallèle peut être fait avec l’engouement actuel pour le
bio.
C’est-à-dire ?
Le bio, c’est très bien, mais on peut manger bio et… exploiter son prochain, ce
n’est malheureusement pas incompatible. Ce que je veux dire, c’est que tous
les beaux mots, bio, COP21… tout cela ne sert à rien si nous ne travaillons pas
à une alternative, si l’humain n’entreprend pas un travail d’introspection, car
le problème est en nous. Il faut évoluer, quitter le
culte d’une croissance indéfinie, du toujours plus, de cette accumulation de
biens, qui ferait prétendument notre bonheur. La consommation d’anxiolytiques
et les inégalités sans cesse croissantes démontrent le contraire. Il faut
s’engager dans la puissance de la modération, de la sobriété.
N’est-ce pas illusoire de penser que
l’agriculture conventionnelle puisse effectuer un virage à 180
degrés et changer de modèle ?
Il ne faut pas partir vaincu, même si
ce sera évidemment très difficile. Le monde de l’agriculture
porte un contentieux séculaire. Le paysan a de tout temps été le « pauvre
type ». La civilisation moderne l’a affublé de tous les qualificatifs
négatifs. Puis un beau jour on lui a dit : « Paysan, tu vas devenir moderne, tu vas avoir des machines, tu
ne seras plus un plouc mais un exploitant agricole. » On leur a fait miroiter un changement de
statut et ils se sont fait piéger. Aujourd’hui,
ils alimentent tout le monde – les banques avec leurs emprunts, les industriels
avec l’achat du matériel et des produits chimiques – tout en s’appauvrissant
eux-mêmes. Plutôt que de dire je suis paysan et j’en suis fier, au lieu de donner toute sa beauté
à l’agriculture, la modernité les a humiliés, en a fait des martyrs. Il faudra
une profonde et difficile remise en question du monde paysan pour parvenir à faire machine
arrière.
D’un autre côté, il existe aussi une montée de
l’engagement citoyen, un foisonnement de projets, agricoles ou non, qui se
développent dans les territoires. C’est plutôt porteur d’espoir…
La société civile est en train de se forger un nouvel
imaginaire face à un système à bout de souffle, dont le déclin se traduit par
la montée du chômage, de la pauvreté et de nombreux déséquilibres. Comme ce
système n’est plus rassurant, les citoyens cherchent des alternatives. Les
innovations sociales qui se multiplient sur les territoires, dans l’écologie,
les énergies renouvelables, l’éducation… sont autant d’expérimentations qui
vont assurer le futur. Si
nous avions des politiques intelligents, ils appuieraient ces initiatives qui
émanent de la société civile. Au lieu de cela, ils s’acharnent à faire tenir coûte que coûte
un modèle moribond, car ils n’arrivent pas à se détacher de leur précepte
fondamental qui est la croissance économique à tout prix.
C’est pourquoi, à notre échelle, nous envisageons de lancer une plate-forme
citoyenne, un forum civique qui révélera tout ce qu’entreprend la société
civile. Un inventaire dynamique des alternatives, en quelque sorte, qui permettra,
quelques mois avant les échéances de 2017, de montrer aux politiques
ce que font les citoyens.
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